Stress au travail

, par udfo53

Vous stressez ? Non je souffre, ça n’a rien à voir… Et c’est douloureux !

Le diable est dans les détails dit-on. Il est aussi dans le vocabulaire. Avez-vous remarqué comme on préfère utiliser le mot « stress » plutôt que celui de souffrance lorsqu’il s’agit de la vie des salariés en entreprise ? Evidemment souffrance, ce n’est pas vraiment valorisant pour l’image de nos chères entreprises et de nos chers managers comme dirait la présidente du Medef.

Le stress est objectivement positif. C’est une réaction normale de notre organisme à une situation de tension, qui entraîne des réactions physiologiques immédiates –comme l’augmentation du rythme cardiaque, la constriction des vaisseaux sanguins et la montée d’adrénaline- assurant que le corps puisse réagir à une situation. Cette situation peut être provoquée par des stimuli d’envie ou de plaisir.

On comprend mieux à cette simple définition que le stress soit plus « présentable » que le terme souffrance, qui lui correspond à la situation réelle et vécue au quotidien d’une majorité grandissante de salariés.

Nous pourrions faire un semblant de philosophie et d’histoire, ce qui nous amènerait à dire que souffrance et travail sont indissociables, mais ce ne serait pas répondre à une actualité dramatique, et même peut être se moquer involontairement de tous ceux qui souffrent aujourd’hui, pour des causes bien précises, qui n’ont rien à voir avec une quelconque fatalité, mais qui résultent pour l’essentiel d’un système capitaliste qui pousse sciemment les hommes vers leurs limites physiques et psychologiques.

Les racines de la souffrance au travail sont anciennes. Telles qu’on les évoque aujourd’hui, elles prennent corps dans les années 1980, époque où le partage de la richesse produite bascule en faveur des profits au détriment grandissant des salaires. La souffrance s’aggrave dans les années 199O avec le durcissement des conditions de travail et ne cesse de s’accélérer avec la financiarisation de l’économie.

C’EST CETTE ACCUMULATION DE CONTRAINTES ET D’EXIGENCES A LEUR DETRIMENT QUI POUSSENT AUJOURD’HUI LES SALARIES A BOUT.

La crise a bien sûr accéléré le phénomène, en mettant en lumière les limites humaines de ces logiques.

Obligés de travailler mal, trop vite, de faire toujours plus avec moins de moyens, menacés en permanence de licenciement ou de précarisation, les salariés se sentent traités comme de simples pions et craquent physiquement et nerveusement, parfois jusqu’au pire comme en témoignent les suicides de plus en plus nombreux sur les lieux de travail.

L’industrie automobile, tous les secteurs de la sous-traitance, l’agriculture et des milliers de salariés dans les PME, dont on parle peu, qui n’ont le plus souvent pas de structures pour les défendre, sont aussi des lieux où le plaisir de travailler relève de l’utopie ou du fantasme.

La valeur travail reste forte. Le sentiment du travail bien fait, la satisfaction du client demeurent des aspirations fortes des salariés, mais paradoxalement les entreprises s’en moquent !

La souffrance est aussi générée par le sentiment d’être obligé de travailler mal, trop vite, en étant géré comme une machine, sous la menace permanente de toujours plus de flexibilité. L’étau se resserre jusqu’à l’étouffement sur le salarié.

Comme l’explique un sociologue, spécialiste du travail et chercheur au CNAM : « autrefois un salarié pouvait se réfugier dans une position de retrait, en faisant juste proprement son travail, sans plus. Aujourd’hui, la pression et les exigences sont telles, que soit on se plonge dans son travail et on peut alors encore s’y épanouir, soit on décroche totalement, avec un vrai phénomène de rejet. Il n’y a plus d’entre-deux. »

Depuis près de 30 ans, une multitude d’analyses, de conférences, de débats, de thèses ou de colloques a été faite sur le thème de la souffrance au travail. Et pourtant la souffrance n’a jamais été aussi forte chez les salariés !

Mais pourquoi n’avance-t-on pas ? On n’avance pas parce que l’on connaît les causes, et y appliquer les remèdes, c’est remettre en cause tout le système de production actuel !

C’est la suprême hypocrisie !

UN SYSTEME MALADE ET COMPLETEMENT NEVROTIQUE

Il y a d’abord eu toute une longue période pendant laquelle, de tous bords, on a travaillé sur le thème « c’est le salarié qui est malade », c’est donc lui qui est fragile et qu’il faut soigner… Tartuffes !

Ce n’est pas le salarié qui est malade, c’est l’organisation du travail qui est complètement névrotique, et les employeurs et responsables politiques le savent bien, puisque, comme copains et coquins, ils ont de bon cœur massacré la médecine du travail et le code épinonyme.

Alors qu’en matière de harcèlement et de souffrance au travail, la responsabilité personnelle et pénale du chef d’entreprise est prévue, combien de plaintes ont été déposées devant les tribunaux ? Pourquoi le P.D.G de France Télécom n’a-t-il pas été inculpé ?

L’actualité la plus récente nous apprend que l’inspecteur du travail chargé d’enquêter sur le suicide d’un salarié de France Télécom, en août, dans le Doubs, a remis fin janvier au parquet de Besançon un rapport pour « homicide involontaire par imprudence ».

Il s’agit d’une proposition de qualification pénale que le parquet peut retenir ou non. A cette heure la décision du parquet n’est pas connue mais on aimerait pouvoir écrire qu’elle va aller enfin dans le sens de la défense de la santé et de la sécurité des salariés…

Coprésidée par JF Copé et P Méhaignerie, la Commission de Réflexion sur la Souffrance au Travail a livré, le 16 décembre dernier, un rapport assez exhaustif sur les conditions de vie des salariés. Il préconise de réhumaniser le monde du travail…. Il y a du boulot, mais qui pouvait l’ignorer ?

Cette commission composée de députés UMP et Nouveau Centre et de personnalités qualifiées (médecins, chefs d’entreprise, etc…) a réussi le tour de force de ne comprendre ni syndicaliste, ni un seul membre d’un CHS/CT d’entreprise ayant été confronté à des conséquences dramatiques de la souffrance au travail.

Malgré cela et en dépit de sa composition, elle a remis en cause les principes fondamentaux de la souffrance des salariés :

-  Les nouvelles organisations du travail qui abolissent les repères existants,
-  Les nouvelles technologies qui bouleversent les conditions de travail,
-  Le management qui apparaît souvent à la fois inadapté et démuni,
-  Le système de santé, partiellement inadapté à ces nouveaux défis.

Si le constat est acceptable, les 30 propositions faites par la commission se gardent bien de s’attaquer de front à ce qu’elle dénonce pourtant : l’organisation du travail.

UN MANQUE DE MESURES PROTECTRICES DES SALARIES AU PROFIT DE L’EMPLOYEUR

Or, entre des mesures législatives protectrices des salariés, une palette de sanctions judiciaires à l’encontre des responsables, un alourdissement des cotisations sociales contre les employeurs des secteurs à risques, il y a toute une batterie de mesures possibles et surtout concrètes et dissuasives qui n’ont pas été proposées, sans doute vu et égard à la composition de la commission.

Comme être surpris de voir comment le monde patronal, et notamment le Medef, ont vivement réagi à la publication du rapport de la commission, évoquant même une agression contre l’image de l’entreprise française !

Mais les salariés ne s’y trompent pas et constatent dans leur quotidien le décalage entre les discours et les actes.

Ils entendent parler de solidarité, mais voient bien se déployer des politiques d’individualisation. Ils entendent parler de solidarité, mais voient bien se déployer des politiques d’individualisation. Ils entendent les discours sur des valeurs et des objectifs qui ne les concernent pas et ils savent que tout ce cirque est destiné à rassurer les actionnaires et séduire les jeunes diplômés… avant qu’ils ne deviennent des salariés comme les autres !

L’heure n’est plus aux conférences ou aux débats télévisés, puisque les causes essentielles de la souffrance au travail sont identifiées mais qu’elle continue sa progression comme une tumeur maligne.

Prenons les propres chiffres du rapport de la commission. On y lit :

-  53 % des salariés éprouvent du stress au travail,
-  Un quart des hommes (24 %) et un tiers des femmes (37 %) souffrent de troubles psychologiques liés à leur travail,
-  13 % des salariés disent « travailler d’une façon qui heurte leur conscience professionnelle,
-  On dénombre environ 700 000 accidents du travail par an donnant lieu à un arrêt de travail,
-  Les TMS (troubles musculo-squelettiques) représentaient en 2007, 7,4 millions de journées de travail perdues, et leur nombre s’accroît d’environ 18 % par an depuis dix ans,
-  On estime que 80 % des maladies professionnelles ne sont pas reconnues comme telles. L’absence d’indicateurs fiables, même si elle n’empêche pas la prise de conscience, est d’ailleurs elle-même problématique.

C’est au législateur de prendre ses responsabilités. Ce n’est pas une « chartre de bonne conduite » qui va permettre de stopper une évolution aussi grave du monde du travail.

Mais les élus ne voteront les textes nécessaires et le pouvoir judiciaire ne les fera appliquer dans leur rigueur que si la pression sociale est assez forte pour les y contraindre.

C’est là qu’intervient la responsabilité syndicale.

Avril 2010